La lutte pour la vérité ne se fait pas par la violence, mais par la parole seule

Introduction
La liberté d’opinion, notamment dans la libre expression des médias et des arts, constitue un élément central pour la communauté des valeurs humaines. Ceci vaut aussi pour la liberté de pensée, de conscience et de religion. Pour cette raison, le conflit autour de la publication des caricatures du prophète Mohammed soulève des questions de fond sur la compréhension des droits fondamentaux dans nos sociétés.

La Communion d’Eglises Protestantes en Europe – la Communauté de Leuenberg – (CEPE) insiste sur la responsabilité des Eglises de s’engager en faveur de la liberté d’opinion. L’exercice responsable de toute liberté est essentiel dans cet engagement.

Les Eglises s’impliquent dans le dialogue non seulement avec les croyants mais aussi avec les hommes sans confession religieuse. La tâche commune de tous consiste à faire en sorte qu’il résulte de ce dialogue une société pacifique et juste. Cet engagement est d’autant plus urgent aux endroits où des conflits et des différends persistent.

Les droits fondamentaux
Dans le droit séculier, les droits fondamentaux forment un cadre juridique généralement reconnu. Le droit à la libre expression d’opinion en fait partie comme le droit à la liberté de pensée, de conscience, de religion et la protection contre la discrimination (voir Déclaration universelle des Droits de l'Homme du 10 décembre 1948 ; Convention de sauvegarde des Droits de l’Homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ; Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels du 19 décembre 1966).

Dans les sociétés européennes, les droits fondamentaux garantissent le pluralisme, la tolérance, la justice, la solidarité et la non-discrimination. Le Comité exécutif de la CEPE remarque avec souci la tendance à limiter ces droits fondamentaux pour des raisons religieuses.

La liberté
Il est hors de question d’opérer un choix entre la liberté d’opinion et la liberté de religion. La liberté de la foi et de la conscience, la libre parole et le respect de la dignité humaine ne dépendent d’aucune qualité ou d’aucun effort humain. Elles sont basées sur le fait que l’homme a été crée par Dieu, sur l’amour inconditionnelle et la grâce prévenante de Dieu.

La liberté de religion comprend non seulement le droit d’exprimer ses convictions et d’exercer sa religion dans l’espace public mais aussi le droit de critiquer la religion. Beaucoup de religions sont dues à une nouvelle compréhension théologique résultant de l’examen critique des religions déjà existantes. Cela vaut pour le Christianisme aussi bien que pour l’Islam. Surtout les Eglises de la Reforme sont le résultat d’un mouvement de libération religieuse qui critiquait la situation de l’Eglise existante et sa doctrine. Il s’ensuit l’importance que nos Eglises d’aujourd’hui confèrent au droit à la liberté d’opinion. En revendiquant de porter publiquement leur critique sur d’autres religions et sur les conditions sociales environnantes, les religions doivent être prêtes d’être mises en question à leur tour avec tous les moyens légitimes de la liberté d’opinion. Au moment où une religion se refuse et s’immunise vis-à-vis des voix critiques, elle devient totalitaire. Car finalement elle dédaigne la différence entre lui-même et son fond transcendant, entre Dieu et la foi de l’Eglise qui lui rend témoignage.

La responsabilité
En plus, selon la compréhension protestante, la liberté ne se produit jamais sans relation mais toujours en lien avec la responsabilité et l’amour. Comme Martin Luther l’avait écrit dans son traité De la liberté du chrétien, le chrétien est d’un coté « un libre seigneur de toutes choses et soumis à personne » et de l’autre coté « en toutes choses un serviteur et soumis à tout le monde ». Le même ordre de la liberté et de la responsabilité se trouve dans le Nouveau Testament. « Tout est permis ; mais tout n’est pas profitable », écrit l’apôtre Paul. Le critère du choix réside ici en la question ce qui sert au prochain, au bon et à la paix (1 Cor 10,23). Cette même question se pose aussi dans l’exercice de la liberté d’opinion et la liberté des médias. Or, il existe un raisonnement profond qui préconise le renoncement à l’exercice de toutes les libertés possibles. L’amour du prochain lui fournit la raison et la mesure.

Dans le cadre des droits fondamentaux politiques, la liberté d’opinion sous forme de la liberté des médias et des arts trouve ses limites où l’on s’en sert pour procéder au dénigrement et à la discrimination. La CEPE s’oppose à toute discrimination des hommes pour des raisons religieuses, idéologiques, ethniques ou sociales qui prend pour prétexte la liberté d’opinion ou la liberté des arts. Elle refuse aussi tout tentative de miner la liberté d’opinion et de l’art et son expression publique par la revendication abusive de la protection des confessions religieuses.

Les droits de minorités
Beaucoup des Eglises membres de la CEPE vivent dans une situation minoritaire dans leurs pays d’origine. De leur propre expérience, elles connaissent le risque d’être discriminées en tant que minorité religieuse. Elles savent bien que l’accès restreint aux médias limite parfois l’exercice de la liberté d’opinion.

Cela étant, il y a dans les Eglises protestantes une large compréhension pour la situation des musulmans en situation minoritaire qui voient gravement blessés leurs sentiments religieux par la publication des caricatures de Mohammed. Les chrétiens font aussi l’expérience que leur foi est souvent dépréciée et qu’ils se sentent offensés dans leurs sentiments religieux. Cela ne vaut pas seulement pour l’Europe sécularisé mais aussi pour les pays islamiques où la liberté de religion est pratiquée d’une manière restreinte. Les Eglises protestantes constatent avec souci que dans beaucoup de pays islamiques la liberté de religion ne s’applique pas ou d’une manière restreinte seulement aux chrétiens et aux membres d’autres communautés religieuses. En effet, dans des situations pareilles, la législation nationale devrait être suspendue par la revendication des droits fondamentaux, car ces derniers sont indépendants du statu juridique ou internationale d’un pays ou d’une région (voir art. 2 de la Déclaration des Droits de l’Homme).

La paix et la réconciliation
En outre de la liberté individuelle, la paix publique est un bien précieux. En se servant de sa liberté d’opinion et de la liberté des médias, chacun assume aussi la responsabilité de ne pas mettre sérieusement en danger la paix publique.

Dans une situation de conflit, il revient à l’Etat de protéger les droits fondamentaux. Pour chacun qui se sent offensé dans ses droits fondamentaux par des expressions d’opinion ou des représentations artistiques, il y a la possibilité de recourir à la protection juridique auprès des instances officielles de l’Etat. Par surcroît, il existe la possibilité de rendre attentif aux inconvénients ressentis par des manifestations publiques.

La CEPE réprouve expressément les excès violents et les incendies criminels contre les établissements publics ainsi que les menaces de mort vis-à-vis les caricaturistes et les journalistes.

La CEPE prie les Eglises protestantes en Europe de contribuer par leurs moyens au dialogue et à la réconciliation, de s’engager pour plus de compréhension et de respect entre les hommes de différentes cultures et d’inciter à plus de prudence et de sensibilité à l’égard des sentiments religieux. En tant que Communion d’Eglises Protestantes en Europe, nous mettons notre confiance en la puissance de la parole. La lutte pour la vérité ne se fait pas par la violence, mais par la parole seule. Pour cette raison, selon notre compréhension protestante, les droits fondamentaux de la liberté d’opinion et de la liberté de religion sont des biens précieux que nous nous sentons appelés de préserver.

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